Cyrille Causse, jésuite en formation, nous parle de sa vision de saint Ignace, de l’importance de la relecture, et de la spiritualité ignatienne qui aide à grandir en liberté.

Pour vous, qui est saint Ignace ?

Je n’ai découvert la figure d’Ignace de Loyola que tardivement, après mes études, au moment où l’écart entre les ambitions de ma jeunesse d’étudiant et la réalité de mon premier travail me devenait tristement insupportable. J’ai accueilli d’autant plus généreusement l’invitation reçue d’un proche à « aller voir les jésuites », qui sauraient m’aider, disait-il, à « me poser les bonnes questions ».

Me voilà donc à 24 ans, inscrit à ma première retraite chez les jésuites, pour vivre quelques jours à l’écart et prier, à la manière des Exercices spirituels d’Ignace Loyola. Pendant ces quelques jours, il n’a pourtant pas été question d’Ignace, mais de Dieu. Et j’en suis sorti avec la ferme conviction intérieure que le Christ m’invitait à une relation personnelle, vivante et fidèle avec lui, et que cela suffisait pour avancer dans ma vie, quand bien même je demeurais indéterminé sur mon avenir.

Quand j’ai commencé à m’intéresser quelques mois plus tard à l’histoire d’Ignace et me suis attaqué au court récit qu’il a fait de sa propre conversion, je l’ai trouvé bien insipide à côté des vies de saints qu’il m’arrivait de feuilleter à la même époque : pas de grandes images poétiques, pas d’épanchements spirituels, un récit court, factuel, sans fioritures, et qui parle de son héros, « le pèlerin », de manière froide, à la troisième personne.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour apprécier à sa juste valeur la qualité essentielle qui caractérise, à mes yeux, Ignace : son sens de l’effacement. Que ce soit dans les Exercices, ou dans le Récit, on ne découvre le visage d’Ignace qu’à l’ombre du Christ, comme celui de l’ami qui s’active discrètement pour lever les obstacles à la seule rencontre qui compte : avec le Christ. Comment dès lors parler justement de la spiritualité d’Ignace, lorsqu’on risque à chaque instant de fixer dans le marbre ce qui n’est qu’un moyen parmi d’autres vers Dieu ? Notre chemin vers Dieu a pourtant besoin de se rassurer parfois.

La voix d’Ignace, d’autant plus puissante qu’elle est discrète, est de celles qui peuvent aider, quand le vent souffle, à tenir le cap et à garder certains repères.

Et la spiritualité ignatienne ?

L’espérance

On dit qu’Ignace insistait auprès de ses compagnons jésuites parfois absorbés par leurs activités apostoliques, pour qu’ils s’acquittent au moins quotidiennement d’un exercice de relecture de leur journée : reprendre paisiblement et en présence de Dieu le fil des événements de la journée.
Un exercice de relecture qui peut se pratiquer pour des périodes plus longues, voire pour toute une vie, comme y invite Ignace dans les Exercices, et comme il le fait lui-même en dictant son Récit.

Dans ces exercices de relecture, Ignace nous invite, me semble-t-il, à un pas de côté : relire l’histoire, oui, mais la relire sans cesse et d’abord à partir de l’œuvre de Dieu qui ne cesse d’aimer le monde et d’accompagner l’homme dans l’histoire. Un Dieu qui crée le monde et l’homme, et s’en émerveille encore. Un Dieu qui fait don à l’homme de la liberté et, quand il en fait mauvais usage, lui manifeste sa miséricorde.

La grâce de la relecture, c’est bien de pouvoir interpréter dans un dialogue avec Dieu les éléments disparates et parfois déroutants de ma propre histoire à la lumière du récit du salut. Ce qui dans une lecture purement humaine risque toujours de se trouver enfermé dans un déterminisme étroit, pessimiste ou optimiste, trouve dans la relecture et le dialogue avec Dieu son juste centre : au cœur de l’histoire, l’amour de Dieu pour moi et son invitation à la liberté aujourd’hui.

La liberté

Ce changement de regard sur le monde en libérant des peurs, des fausses inquiétudes qui engourdissent prépare et invite à un engagement libre dans le monde.

Il m’a fallu du temps, au moment où je me rapprochais de la Compagnie de Jésus, pour comprendre finalement qu’aucun signe extérieur ne me serait donné pour trancher de manière définitive le choix qui se posait à moi. Seul un désir profond et mûrement réfléchi pouvait amener une décision éminemment personnelle.

C’est avec Ignace que j’ai le mieux entendu cette invitation fréquente du Christ à ses interlocuteurs à se déterminer par eux-mêmes. « Que cherchez-vous ? » (Jn 1,38), dit-il aux disciples de Jean-Baptiste qui le suivent, un peu hésitants. La liberté, chez Ignace, est du côté de cette relation personnelle, immédiate avec le Christ, qu’aucune autorité ne saurait remplacer, et de cette capacité à se déterminer devant lui.